samedi 2 juin 2012

Commentaire de l'article de Claude Muller sur les inversions du sujet avec Alain Rouveret, par Paul-Eric Langevin


Paul-Eric Langevin 

Syntaxe 

Commentaire de l’article de Claude Muller sur les inversions du sujet avec Alain Rouveret

Claude Muller, linguiste à l’université Bordeaux 3, aborde dans son article «Les inversions du sujet et la structure de la proposition en français» la question de l’organisation séquentielle des syntagmes. En particulier, il traite de la typologie des langues SVO, des langues de type V2, d’un point de vue diachronique au départ puis essentiellement d’un point de vue synchronique en prenant l’exemple du français, de l’allemand et de l’ancien français.

La typologie des langues a été introduite par plusieurs linguistes, en particulier Joseph Greenberg dans les années soixante. Il y a plusieurs genres de typologies mais celle abordée ici traite de l’ordre des fonctions syntaxiques : SVO, VSO, SOV, OSV, VOS, OVS. Nous nous intéresserons à celle du français moderne et des langues romanes qui est SVO, c’est-à-dire Sujet-Verbe-Objet. Une langue V2 est une langue à verbe second, c’est-à-dire une langue dont les propositions principales ont toujours un verbe comme deuxième constituant. Le français serait passé d’une langue V2 à une langue de type SVO. Une comparaison est faite entre l’ordre des syntagmes dans les principales et l’ordre des syntagmes dans les subordonnées, entre l’ordre optimal et l’ordre produit. L’importance des constructions à inversion, et en particulier des inversions clitiques, est soulignée. Les notions de topique et de focus sont mises en évidence. Dans une construction à inversion du sujet, le sujet est alors en position de focus. Le topique utilisé par les anglo-saxons correspond au thème en français et désigne l’élément de l’énoncé qui est réputé connu par les  participants à la communication. Le focus utilisé de même par les anglo-saxons correspond ainsi au rhème en français, c’est-à-dire un élément nouveau introduit dans l’énoncé. 

-Dans l’armoire, les chaussures étaient rangées. 
-Dans l’armoire étaient rangées les chaussures. 
-Dans l’armoire étaient-elles rangées. 
-Dans l’armoire, les chaussures étaient-elles rangées ?

Importance des phrases sans verbe dans certains contextes. Le verbe est le lien entre le thème et le rhème, appelés aussi bien en sémantique le sujet et le prédicat. Le prédicat porte l’information verbale ou le commentaire à propos du sujet. Dans certaines constructions, le verbe se retrouve en position finale.

–Dans l’armoire se trouvaient les chaussures. 
(*) Dans l’armoire, les chaussures se trouvaient. 
-Dans ce bureau travaillent 4 personnes. 
-Dans ce bureau, 4 personnes travaillent.
-Obéis, dit-il ; obéis, dit Jean.
-Que fait-il ? Que fait Jean ? 
-Que dit-il ? Que dit Luc ? 
-Bonjour, dit-il ; Bonjour, dit Luc.                                                                                 
Dans les inversions, le verbe n’a pas forcément le même rôle. Possibilité ou non de la négation. Le groupe verbal sert de lien entre le topique initial et le focus. Types d’inversion : selon les périodes en diachronie, les constructions à inversion ou les cliticisations sont plus ou moins utilisées en français.

-Que sont mi ami devenu ? 
-Que sont devenus mes amis ? 
-Que sont-ils devenus ? 

On distingue l’inversion clitique et l’inversion nominale. Ces deux types d’inversion se sont différenciés. La notion de déclencheur est ici très importante. Il s’agit du topique initial de la phrase. Cette notion de déclencheur est aussi utilisée en algorithmique. La notion de poids syntaxique a été introduite par Abeillé et Godard. Le classement se fait selon le poids : légèreté et lourdeur. Le poids syntaxique détermine la position des mots dans la phrase. L’inversion clitique est divisée en deux catégories : l’inversion complexe (inversion due aux incises) et l’inversion après «que» interrogatif. On étudie alors une véritable topologie de l’inversion.

Déclencheur+groupe verbal+sujet nominal+reste du syntagme verbal                           

Le groupe verbal est obtenu par pied-piping dans un formalisme transformationnel. Ce nom vient de la fable du joueur de flûte de Hamelin, en anglais «the pied-piper of Hamelin». Dans l’analyse transformationnelle, le mot interrogatif se déplace au début de la phrase en emportant avec lui certains éléments, tout comme le joueur de flûte faisait se déplacer les rats. Les éléments placés avant le sujet sont désignés sous le nom d’unité prédicative minimale. Le verbe est placé au centre dans la plupart des descriptions.

Déclencheur+verbe+sujet nominal+structure canonique 

Dans certains cas, on parle de structure disloquée. La notion d’inversion du sujet nominal met en relation la structure à sujet postposé et la structure à sujet antéposé.                                                                                                           

Inversion : déclencheur-groupe verbal-sujet-reste du syntagme verbal
Ordre canonique : déclencheur-sujet-syntagme verbal 

-A mes neveux, je lègue ma collection de timbres.                                                   

Place de l’inversion clitique : on parle de contraintes communicatives. L’inversion clitique en subordonnée reste minoritaire. En diachronie, on parle d’extraposition pour le sujet. L’inversion clitique est une opération morphologique plus que syntaxique. Les notions de classe TVS et de système TVS sont abordées. Nous n’avons pas trouvé à quoi ces termes font référence.

Déclencheur-sujet nominal-verbe-il-reste du syntagme verbal 

-Quand Paul est-il venu ? 
-Peut-être Paul est-il venu.
-Aussi a-t-il accepté de venir.
-Du moins a-t-il accepté de venir.
-Venait-il ? ; Venait-il que tout le monde se sauvait. 

Il y a deux types de déclencheurs. L’inversion est de type locatif ou temporel. Le verbe correspond à une copule. On aborde la notion de dépendance immédiate dans l’inversion clitique, ainsi que l’incomplétude énonciative du verbe et du traitement syntaxique du sujet nominal postposé. Un objet direct peut être commun à deux relatives coordonnées. 

-Les hommes qui remplissent et ceux qui vident les verres sont différents. 
-C’est ce que dit que fait Mimi quand elle a des visites.                                              

L’auteur cite John Palsgrave, auteur de «l’éclaircissement de la langue française» (1530), considérée comme la première grammaire du français. Elle s’adressait à des anglais qui voulaient apprendre le français. 

-Le roy où s’en va-t-il ? 
-Charles où est-il ? 
-Ma robe est-elle nette, mon cheval l’avez-vous sellé ?

L’auteur fait de plus une recherche sur Frantext des occurrences de la suite « que peut-être» et trouve 879 occurrences dont 56 sont des cas d’inversions clitiques.

-Peut-être est-il venu.
-Peut-être, il est venu.
-Peut-être Luc est-il venu. 
 -Luc est-il venu ? Peut-être. 
(*) Peut-être qu’est-il venu. 
-Il a tellement envie de venir que peut-être viendra-t-il quand même nous voir.
–Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes que peut-être serai-je un exemple contraire. 

On prend aussi en considération l’antéposition courte morphologique du verbe. La conjonction «que» joue un rôle dans l’attachement du mot verbal au déclencheur, le complémenteur étant en position C. Le «il» impersonnel est en position de clitique sujet ; on prend aussi en compte le principe de suppression de la redondance. L’énonciation est modulée par le déclencheur.

-Qu’a demandé Luc à sa petite amie ? 
-Luc a demandé quoi à sa petite amie ? 
-Qu’a voulu acheter Luc à Marie ? 
-Qu’a prétendu vouloir faire admettre Luc à Marie ? 
-A quelle heure ferment les magasins en France ? 

L’auteur cite les grammairiens Damourette et Pichon, auteurs d’une importante grammaire du français au vingtième siècle. On fait une distinction topologique du verbe des constructions à sujet nominal postposé et du verbe des inversions clitiques. Il faut distinguer le pronom «que» de la conjonction «que».

–Ce que soudain sans hésiter dit Jean. 
-Que dit vouloir faire Jean ?
-Ce que dit vouloir faire Jean… 
(*)Que soudain sans hésiter dit Jean ? 

L’ancien français est une langue à structure V2, l’auteur se référant pour les études en diachronie au travail de Christiane Marchello-Nizia. La syntaxe des structures à sujets postposés est étudiée, ainsi que la structure complémentaire du groupe verbal antéposé. La phrase canonique est en général de type SVO en français moderne. D’autres linguistes sont cités : Maurice Gross, Zelig Harris, Kayne et Pollock…

Comme l’auteur commence à le faire dans un exemple, on peut reprendre les exemples utilisés dans l’article pour en faire une analyse chomskyenne de ce type : 

-[C’est ce que [ GV dit [ que fait (-)]] Mimi… ] 
-[SP Dans l’armoire, [SN les chaussures] [GV étaient rangées]]
-[SP Dans l’armoire [GV étaient rangées] [SN les chaussures.]]
-[SP Dans l’armoire [GV étaient-[SN elles] rangées.]]
-[SP Dans l’armoire, [SN les chaussures] [GV étaient-elles rangées ?]] 
-[SP Dans l’armoire [GV se trouvaient] [SN les chaussures.]] 
-[SP Dans ce bureau [GV travaillent] [SN 4 personnes.]] 
-[SP Dans ce bureau, [SN 4 personnes] [GV travaillent.]] 
-[SP A mes neveux, [SN je] [GV lègue ma collection de timbres.]] 
-[GV Venait]-[SN il] [C que [SN tout le monde] [GV se sauvait.]] 
-[SN Les hommes [C qui [GV remplissent]]] et [Clitique ceux [C qui [GV vident les verres]]] [GV sont différents.]
-[SN Il] [GV a tellement envie [SP de venir]] [C que [GV peut-être viendra-t-[SN il] quand même nous voir.]]] 
- [SN Tant de filles honnêtes] [GV sont devenues de malhonnêtes femmes] [C que [GV peut-être serai-[SN je] un exemple contraire.]]
-[C Qu’ [GV a prétendu [V vouloir [V faire [V admettre]]]] [SN Luc] [SP à Marie] ?
-[SP A quelle heure] [GV ferment] [SN les magasins] [SP en France] ? 

Bibliographie : 

- John Palsgrave, l’éclaircissement de la langue française, 1530 
- Damourette et Pichon, Essai de grammaire de la langue française, 1911,1940
- Abeillé et Godard, Le poids des mots : la place de l’adjectif épithète, 1999 
-Christiane Marchello-Nizia, Le français en diachronie : 12 siècles d’évolution, 1999