lundi 29 décembre 2014

"Samira", nouvelle de Paul-Eric Langevin























SAMIRA

PREMIERE PARTIE :

LE TOURNAGE

L'écriture

Un bel après-midi d'automne. Les passants dans la rue n'avaient plus le visage aussi gai et énergique que quelques semaines auparavant. Eric retournait à la faculté. Encore des mathématiques. Jour après jour, des mathématiques. Le travail était répétitif et ne faisait pas rêver à. autre chose que des contextes abstraits, des théorèmes, des idées, des pages de lettres et de signes qui se bousculaient, se chevauchaient et se répétaient indéfiniment. Fin novembre, les cours avaient déjà bien commencé et la routine se mettait en place. Eric avait besoin de rêve, d'évasion, il allait au cinéma, regardait la télévision, lisait, allait au musée. Les jours passaient, travail, cours et puis évasion, fiction, promenades. Et plus les jours passaient, plus il fatiguait. Il dormait de plus en plus mal. Alors pour tromper les insomnies, il commença à rester devant la télévision très tard: Deux heures puis trois heures et même quatre heures du matin. Sa vision même de la société s'en trouva changée. Pour lui, tout ne semblait plus qu'illusion: Il se promenait dans la rue et les commerçants lui semblaient des marchands de rêve, les clients semblaient des morts-vivants déambulant dans des allées et des avenues sans fin, bordées de lumière, illuminées de part et d'autre, irisées de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Les spectacles et autres divertissements, qu'ils soient proposés au théâtre, à la télévision, au cinéma ne lui paraissaient plus que des dérivatifs pour l'abrutir et abrutir tous ceux qui, comme lui, fatiguaient trop facilement en cette période de l'année. Et plus les nuits passaient et plus ces impressions se précisaient. Publicité, clips, émissions de variété, cinéma, théâtre, opéra, journal télévisé, séries télévisées et même programmes radiophoniques et littérature lui donnaient cet indicible vertige de n'être que des briques faisant tenir l'édifice public, permettant au citoyen lambda le divertissement nécessaire lui permettant de fournir le travail quotidien, lui faisant supporter la sueur qui coulait jour après jour sur son front. Ses promenades nocturnes nocturnes renforçaient les idées d'Eric sur le fait que le commerce en général et le capitalisme de façon globale n'étaient que le besoin éprouvé par les moins crédules de faire miroiter des étincelles dans les yeux des autres, les plus crédules, et cela dans une ronde qui semblerait tourner de plus en plus vite et sans plus une once de sens jusqu'à nouvel ordre. Supermarchés, restaurants, banques, magasins de luxe, tourisme, casinos, assurances, presse, logement, transports. Tout n'était à l'évidence qu'une usine à profit dont le but inavoué était d'écraser l'individu de fatigue, de travail, de loisirs insignifiants, d'idées préconçues et de plaisirs factices. Alors un matin, Eric ne se dirigea plus vers l'université. Il avait en réalité fait une rencontre et cette rencontre allait le bouleverser: il avait trouvé un livre, Un livre mais pas n'importe quel livre: "les contes des mille et une nuits". C'était chez un bouquiniste; il se baladait et un peu par hasard il était entré, avait discuté quelques instants avec l'homme dans la boutique et celui-ci lui avait dit qu'il avait aussi étudié les mathématiques. C'est alors qu'il lui conseilla un livre. Il alla un instant dans l'arrière-boutique et en revint avec un livre d'une taille normale mais semblant assez ancien: Il était de plus doré sur la tranche. C'étaient "les mille et une nuits". A. partir de ce moment, Eric ne quitta plus sa chambre. Il dévora les histoires, fut littéralement absorbé par les contes et commença à lire tout ce qui avait trait à l'Orient. Mais quelques temps après, il réalisa qu'il ne pouvait pas rester lecteur passif ainsi, surtout si cela restait sa seule activité. Les contes le rapprochèrent de ses ancêtres. Il décida d'aller visiter Montmartre car c'était le lieu de naissance de son grand-père. Un dimanche matin, il se retrouva au métro Abbesses. Un nombre interminable de marches à monter, un peu comme dans un labyrinthe. Et sur la petite place, de la musique, de la lumière, la petite église, toute une foule bigarrée dont de nombreux touristes. Eric se souvenait vaguement.- mais il n'avait pas vu cet endroit depuis des années. En empruntant une rue, il découvrit une petite place sur laquelle se tenait un théâtre. Après une bière sur la place, il commença à monter les marches. Peu à peu, derrière lui, se révélait tout le panorama de Paris. Il arriva sur la place du Tertre. Une petite place carrée, bordée de peintres, de dessinateurs et de cafés. Un dessinateur colombien fit son portrait en un temps record: une vingtaine de minutes. Il visita le cimetière de Montmartre puis le fameux Sacré-Coeur qui n'était là que depuis le début du vingtième siècle, semblait-il. Il redescendit vers les vignes du vieux Montmartre, croisa Dalida et le Passe-muraille et passa dire bonjour à l'épicier d'Amélie Poulain qui était en train d'enregistrer des disques. Enfin, il trouva le lieu de naissance de son grand-père, le Bateau-lavoir, une maison qui avait accueilli de nombreux artistes, dont Picasso, pendant la Belle Epoque. Alors il décida de s'installer à l'hôtel à côté et considéra qu'il avait trouvé l'endroit idéal. Il allait commencer à écrire des contes, des histoires, des nouvelles. Elles seraient situées au Moyen-Orient comme celles qu'il avait lues. Assez de ces théorèmes, de ces symboles fatigants... Il se consacrerait maintenant à l'écriture. Il ferma la porte de sa chambre à clef, sortit tout le matériel nécessaire. Et commença à écrire les premiers mots. Il était déjà en Tunisie...

Le casting

Samira voulait être médecin. Depuis son enfance, depuis sa tendre adolescence, elle le désirait plus que tout. Elle était actuellement en première année et travaillait intensément, rien ne devait être laissé au hasard, tout devait être su, maîtrisé, rien ne pouvait être négligé. Elle travaillait avec deux amies, Cathy et Aurélia. Samira était une jeune fille impulsive de caractère, sûre d'elle, travailleuse, relativement peu bavarde et d'une grande beauté. Ses cheveux étaient châtain et très épais, une chevelure très imposante. Ses sourcils bien formés encadraient sa figure et donnaient à son regard une profondeur intense et une certaine tristesse. Sa peau était très brune. Cathy était beaucoup plus calme et posée, bavardait volontiers, plus souvent avec Aurélia; elle était travailleuse aussi, très souriante et surtout, elle avait deux filles magnifiques. Elle était brune, avait de longs cheveux qui mettaient son visage en valeur. Sa peau était légèrement bronzée et son sourire donnait à son visage une expression radieuse. Aurélia, quant à elle, était la plus nerveuse des trois. Elle était sans cesse à gigoter à droite et à gauche, peu sûre d'elle, voulant anticiper l'erreur qu'elle pensait être sur le point de commettre. Mais elle avait une intelligence très vive. Elle était rousse, un peu maigre et assez grande. Sa figure était très belle et régulière. Elle avait la peau très claire. L'année avançait et pour les trois associées, il était nécessaire de mettre les bouchées doubles car le travail à abattre était considérable. Leur programme était très simple: pendant les prochains mois elles allaient visiter les différentes bibliothèques de Paris pour éviter la routine et ingurgiter une somme astronomique de connaissances dans toutes les disciplines scientifiques possibles, connaissances qui pour la plupart, leur seraient totalement inutiles par la suite. C'était un peu comme apprendre l'annuaire de la ville de Paris et le restituer par QCM. Pour commencer, elles s'installèrent à la BNF, la bibliothèque nationale de France, plus simplement appelée bibliothèque François Mitterand. La clarté des couloirs, le calme des salles, la géométrie apaisante de l'espace étaient séduisants. Puis elles poursuivirent leur travail dans l'autre site de la BNF, le site Richelieu. L'aspect somptueux et l'intérêt historique de l'endroit les satisfaisaient pleinement. Puis vinrent la bibliothèque de Beaubourg, si moderne; la bibliothèque historique de Paris, si Renaissance; la bibliothèque de l'Institut, si précieuse; la bibliothèque de l'Institut du Monde Arabe, avec sa lumière et ses petits opercules; la médiathèque Jean-Pierre Melville; la médiathèque André Malraux. Et puis bien sûr les diverses bibliothèques universitaires. Si bien que, l'été approchant, elles avaient ingurgité à peu près tout ce qui était indispensable. Samira se sentait confiante, Cathy se sentait fatiguée et Aurélia, bien sûr, ne pouvait que difficile-
ment maîtriser son stress. Contre le stress, les solutions étaient multiples. Cathy avait choisi la relaxation ainsi que toutes sortes de méditations plus ou moins officielles. Elle se ruinait en séances tai-chi, kinésio, sophro et autres. Aurélia avait choisi les médicaments. Dès le début, elle se disait qu'elle serait incapable de se contrôler par elle-même et qu'elle aurait besoin d'un médecin, de quelques ordonnances et de quelques bonnes pilules. Elle collectionnait les psychotropes, anxiolytiques, betabloquants et autres vitamines. Samira, elle, avait sans doute choisi le moyen le plus naturel et le plus sûr: le sport. Elle pratiquait les arts martiaux pour se vider l'esprit et libérer sa violence intérieure. Elle passait trois à quatre soirées par semaine à frapper sur des punching-balls ou sur des adversaires. C'est un soir de la fin du mois de mai que l'engrenage se grippa. Tout ce travail allait être anéanti en une fraction de seconde. Samira frappait son adversaire mais le coup dévia, l'autre riposta et son pied atteignit Samira au visage. Elle s'effondra au sol, se sentit sonnée mais se releva. C'était un entraînement, l'entraîneur ne vit rien d'anormal. Ensuite elle fit deux semaines d'hôpital. L'entraîneur ne vint pas la voir, son adversaire non plus. Elle n'eut que la visite d'Aurélia qui avait eu le concours après avoir vidé sa dernière boîte d'anxiolytiques et de Cathy qui était en larmes et dont la relaxation ne lui servait plus à rien. Les trois femmes se soutenaient le mieux qu'elles pouvaient. Elles partirent en vacances en Italie ensemble. Venise! Son Rialto, sa place Saint-Marc, un petit verre sur la place à côté des pigeons, parcourir les rues, les canaux, apercevoir une boutique de masques vénitiens, tourner à un coin de rue et voir une église magnifique se dévoiler, et puis c'est un petit restaurant ; le Pont des Soupirs, le Campanile, encore des masques, des ponts, des gondoles, le Grand Canal, la Casa d'Oro. L'ivresse des petites rues, des petits canaux. Au retour, Samira eut une idée. Si la vie ne voulait pas qu'elle soit médecin, elle serait actrice. Elle était revenue de Venise avec une collection de masques et avait commencé à lire des pièces de théâtre, à dévorer tout ce qu'elle pouvait trouver, les auteurs du Vingtième, Cocteau, Anouilh, ceux de la Renaissance, Molière, Corneille, Racine, et puis les plus grands, le théâtre grec. Elle s'inscrit à un casting. Un film qui se passait au Moyen-Orient et qui nécessitait des acteurs amateurs, des jeunes motivés par un tournage et l'apprentissage du métier d'acteur simultanément. Cathy et Aurélia la suivirent et s'inscrirent aussi. Au casting, il fallait recréer des émotions assez rapidement, faire des exercices corporels eux aussi en temps limité. Cette sélection n'était pas excessivement difficile. Cependant Aurélia et Cathy ne furent pas retenues. Mais Samira était prise. Elle allait être actrice!

La rencontre de l'équipe

Un studio de cinéma. Une grande scène. Noir. Quelques petites lumières qui brillent pour indiquer les coins. Pour l'instant, aucun acteur n'est apparu. Aucun drame n'a été joué. Ni comédie ni tragédie. Rien n'a été dit. Rien n'a été fait. Pas de mise en scène. Juste une scène. Pas de quoi faire une scène. Pas de quoi se jeter dans la Seine. Pour l'instant l'ambiance est très saine. Tout ce qu'il y a de plus sain. Un rai de lumière, un rond de lumière sur la scène. Entre un homme. Il monte et s'installe en plein milieu du rond, là où il y a le plus de lumière. Plutôt jeune, la trentaine, les cheveux bruns, bouclés, un nez assez large mais pas un cap ni une péninsule, non, un nez comme il faut. Un sourire immense, de grands yeux perçants et profonds. Il semble être la victime et le bourreau, le malade et le médecin, l'homme et la femme. Il y a chez cet homme quelque chose d'indéfini, d'imperceptible. Il se met à parler. "Bonjour, chers amis. Si vous avez été réunis ici, c'est que vous avez été choisis. Vos talents sont grands, ils sont réels, indiscutables et vous allez sans aucun doute vous appliquer à servir au mieux l'oeuvre commune que nous nous proposons de composer ensemble. Nous jouons en quelque sorte le tout pour le tout car nous ne sommes pas professionnels à part entière: cela
signifie que si nous gagnons un prix au festival de Cannes, notre réussite n'en sera que plus triomphale. Mais si nous faisons un flop, notre échec n'en sera que plus retentissant. Nous avons peu de moyens. Ce que je rechercherai de vous, c'est la passion. La passion du jeu, la passion du cinéma, la passion pour chaque scène. Comme vous le savez, je vous propose de travailler en deux temps: d'une part pour la première période, il s'agira d'exercices d'échauffement et de jeux de scène, ce qui est un bénéfice pour vous; d'autre part pour la deuxième période, la mise en scène d'un long métrage adaptant un texte récent, "Contes d'Orient", écrit par un jeune auteur, Eric Lavigne. Vous serez donc mis au faite de toutes les techniques de production et en ce qui concerne la post-production, le script nécessitant des scènes en extérieur, nous partirons en Tunisie avec une bonne partie de l'équipe. Cependant pour des raisons financières et de logistique, nous ne pourrons y aller tous. Voilà, je préfère vous le dire tout de suite pour ne pas créer de déception." L'homme qui termine son monologue se nomme Robert Malin. Il a fait une prestigieuse école de cinéma parisienne puis quelques petits travaux pour la télévision. Par la suite, il s'est stabilisé dans un emploi de bureau universitaire mais souhaite ardemment et plus que tout au monde se lancer dans ce à quoi il se vouait dans sa jeunesse. Après Robert Malin, c'est au tour de l'équipe technique de se présenter: le directeur photo, le producteur, l'assistant réalisateur, ainsi que le technicien du son. Chacun a l'air de bien s'y connaître et de plus ils ont l'air franchement sympathique. Samira, qui a assisté aux présentations, assise à côté des autres acteurs retenus pour la production, se dit que son intuition de vouloir faire ce métier lui plaît de plus en plus et que ce tournage sera une expérience très riche. Robert Malin reprend la parole: "Eh bien maintenant c'est à vous, les acteurs, de venir sur la scène pour vous présenter. Mais cette présentation sera précédée d'un petit exercice. Je dirais qu'il s'agit d'un jeu de découverte corporelle de la scène, de la place à occuper et de la position par rapport aux autres. Ainsi, venez ensemble, les uns après les autres." Samira est la première à réagir. Elle veut le devant de la scène, elle veut se montrer, montrer ses talents, ses qualités, ses atouts. Sa façon d'arriver est presque féline, elle est sur la scène d'un bond et la parcourt comme pour la faire sienne. Elle s'installe au centre du rond de lumière. Viennent les autres participants, une fille aux yeux immenses, qui a de longs cheveux, de très belles jambes et qui est relativement petite. Dans un ballet un peu particulier, elle se couche par terre, se relève, se recouche puis vient prendre la place de Samira dans le rond de lumière. Un garçon grand, aux yeux intenses, au visage massif et carré, un peu vouté et ayant une démarche un peu particulière. Il se déplace de long en large de la scène, la parcourt vite comme pour dire que tout lui appartient. Puis il vient dans le rond de lumière. Puis c'est une jeune fille un peu hésitante, aux yeux tristes, se tenant très droite et semblant très digne. Sa démarche semble imposer le respect et elle tourne un peu partout. On ne pourrait dire si elle semble partout chez elle ou partout perdue. Un deuxième garçon monte sur scène, ses yeux paraissent vagues, il fait des mouvements amples, il a des cheveux bruns très épais. Il investit la scène en faisant des pirouettes et des figures un peu comiques, un peu désordonnées. Enfin, le dernier est un garçon aux yeux de feu, très petit de taille, très bronzé, portant une petite mous-tache. Il monte sur la scène en dansant sur un rythme endiablé. Puis, petit à petit, il s'arrête. "Présentez-vous les uns aux autres", dit alors Robert. Samira a observé délicatement chaque geste, chaque regard, chaque faux pas, chaque mimique parmi tous ces numéros. - Je m'appelle Christine, lui dit la fille aux yeux immenses. - Je m'appelle Laurent, lui dit le garçon aux yeux intenses. - Je m'appelle Clotilde, lui dit la fille aux yeux tristes. - Je m'appelle Thomas, lui dit le garçon aux yeux vagues. - Je m'appelle François, lui dit le garçon aux yeux de feu. - Je m'appelle Samira, répond-elle à chacun d'eux. Le groupe était formé, pour le meilleur et pour le pire.

La pré-production

La première période commença. Elle consista en une pratique intense d'exercices de scène et d'échauffement. Pour la première séance, les acteurs en herbe devaient faire des exercices d'improvisation. L'un d'eux était très simple. Samira se mettait à un bout de la scène et Laurent à l'autre bout. Les deux devaient déambuler l'un vers l'autre comme s'ils étaient dans la rue et au moment où ils se croisaient, l'un devait accoster l'autre. "-Vous me devez cinquante euros, monsieur. -Mais pas du tout, c'est une méprise. -Mais si monsieur, pas plus tard qu'hier... -Hier j'étais en Afrique, mademoiselle." ...dans un autre exercice, il s'agissait de mimer un geste de la vie quotidienne comme celui de prendre sa douche. Christine voulut à tout prix le mimer, ce qui fit réagir immédiatement la part masculine du casting et elle accepta de mimer l'exercice en sous-vêtements. Un troisième exercice d'improvisation consistait à créer tout d'abord dans le noir une scène composée de plusieurs personnages puis de la figer avant d'allumer la lumière, ce qui donnait lieu à un tableau plus ou moins bien réussi. L'équipe composa une visite au zoo plutôt quelconque puisque Clotilde mangeait la main de François, dans la scène, ce qui eut pour effet une visite de celui-ci à l'hôpital, dans la réalité. Par contre, la scène du déjeuner sur l'herbe était très réussie et Christine fut ravie de jouer le personnage principal. Il y eut de multiples exercices de balles, d'autres de positionnement sur la scène puis d'étirement, d'assouplissement du corps. Parmi les exercices corporels, deux étaient spécialement importants. D'une part Samira dut créer une statue en partant du corps de Thomas. Thomas devait être malléable à souhait tout le temps de l'exercice. Elle modela le Discobole bien connu des visiteurs du Louvre. Elle adorait cet exercice et appréciait de plus en plus ces entraînements et cette mise en condition. De plus, Thomas lui-même se prêtait au jeu et il n'était pas sans lui faire un certain effet. On doit cependant limiter l'aspect érotique du jeu en question. D'autre part, Samira fut placée entre trois personnages et devait se laisser vulgairement tomber alors que ceux-ci avaient pour but de la soutenir légèrement avec les deux mains. Tout cet exercice mettait en scène l'aspect de confiance et de méfiance qui s'était mis en place dans chaque relation. Enfin, l'un des derniers exercices était aussi le plus dur: il s'agissait de faire un mime ou une représentation corporelle et théâtrale de la douleur. Samira se représenta courbée, la figure déformée par une grimace impressionnante et les jambes vacillantes. Thomas, lui, était quasiment plié en deux et les gestes de ses mains donnaient l'impression qu'il tentait de rattraper quelque chose, mais l'expression de son visage était une peine profonde. Un soir, toute l'équipe se retrouva dans un pub près de l'université de Samira. Tous étaient vraiment enthousiastes. Les filles avaient déjà tissé des liens très proches. Un couple semblait sur le point de se former. C'était Clotilde et François. Il lui parlait tellement, lui faisait tant de compliments, de charme, de scènes mélodramatiques et enflammées que celle-ci ne semblait plus avoir les yeux tristes, bien au contraire. Leurs échanges étaient de plus en plus riches. Les trois filles chantaient des chansons à tue-tête, le vin et la bière aidant. C'était Jacques Brel, Edith Piaf, Georges Brassens, toutes les merveilles anciennes y passaient. Thomas était un peu en retrait mais il admirait Samira, sans pouvoir vraiment la charmer. C'était un jeune homme à l'aspect séduisant et mystérieux, il profitait de la fête, de l'ambiance tout en rêvant qu'un jour, elle serait toute à lui et qu'ils partiraient tous les deux. Robert et Laurent discutaient à bâtons rompus, du film bien sûr mais aussi de cinéma, de théâtre, de psychanalyse, de littérature: "- Au niveau des performances, je suis certain que vous allez être formidables, lui disait Robert. Mais pour la production, ça va être vraiment serré. J'ai discuté avec Martin Quarlitz, qui bosse au CNC, ce matin, et nous n'allons vraiment pas avoir beaucoup d'argent. Pour les décors, ça risque d'être gênant." Laurent essayait de trouver des solutions: "-Nous pourrions nous occuper des décors nous-mêmes et donner l'illusion d'images assez chics, par exemple en utilisant du bois peint... -Laurent, ce que tu dis me semble sonner juste car après tout, que veut le spectateur? De l'illusion, des images. Et les plus beaux films sont ceux qui ont réussi des prouesses avec peu de moyens. Nous allons utiliser des blocs de bois que vous allez peindre comme il vous plaira mais dans un ton oriental. Par contre je dois vous prévenir: d'après le CNC, le voyage en Tunisie ne sera pas possible. Nous ne pouvons avoir que deux billets au plus, ce qui fait que je dois emmener mon assistant avec moi pour les prises de vue en extérieur." Ces conditions révoltèrent quelque peu l'équipe, ce qui commença à détériorer l'ambiance. Quelques jours plus tard, tout était prêt pour commencer à mettre en place les premiers éléments des décors sur lesquels l'équipe allait commencer à travailler le texte par la suite. Mais le travail sur le bois avançant, il commençait à y avoir quelques dissensions dans le groupe. Thomas aidait peu, il essayait de capter l'attention de Samira et la rendait nerveuse. François et Clotilde filaient le parfait amour. Laurent essayait d'imposer son point de vue et se heurtait à Robert qui voulait diriger toute l'équipe de façon autoritaire. Quant à Christine, elle se baladait en sous-vêtements en se contentant de lire le texte sans apporter son aide. Finalement, au bout de trois semaines, les peintures orientales étaient peaufinées et prêtes à l'emploi.

Les répétitions

Le texte était composé de multiples contes qui n'avaient pas de lien temporel entre eux, ce qui simplifia le travail de l'équipe. C'était une adaptation très libre des "Mille et une nuits", encore plus libre que celle de Pasolini. Les contes étaient très courts et très esthétiques. Le seul lien entre eux était un personnage féminin. Sur le choix de l'interprète, il y eut un grand débat, si ce n'est un grand scandale car Christine voulait le rôle. Mais Robert avait saisi depuis le début ce qu'il y avait dans les yeux et au fond de l'âme de Samira, selon lui. Il ne voulait pas en démordre, c'était Samira qui devait jouer le personnage principal. Laurent apportait d'ailleurs son point de vue: pour lui aussi, Samira serait sans aucun doute extraordinaire. Samira commençait cependant de son côté à être mal à l'aise. Prise entre l'adulation que lui portaient Laurent et Robert, la jalousie intense de Christine, les regrets de Thomas qui n'arrivait ni à la séduire ni à l'encourager, l'indifférence de Clotilde et François qui travaillaient de leur côté tout en vivant d'amour et d'eau fraiche, elle ressentait de plus en plus le côté illusoire et vain de cette entreprise comme de tout travail cinématographique ou scénique. François avait une spécialité qu'il travaillait depuis longtemps: le maquillage. Il cherchait ici à réaliser les plus beaux visages possibles, les plus expressifs, les plus exotiques, les plus lumineux et multicolores. Pour Samira, il créait une princesse égyptienne fabuleuse, jouant sur les couleurs les plus variées et les plus intenses. Pour Christine, il avait choisi des couleurs plutôt froides et mettait en valeur sa grande beauté. On aurait dit un être lunaire. Laurent était le personnage le plus excité, le plus exubérant et il devait avoir un maquillage totalement décalé. François lui rajouta des touches de matière autour du visage, ce qui lui donnait un côté délirant. Thomas était un peu le Pierrot, le personnage romantique mais avec une fantaisie en plus. Son maquillage fut un élégant mélange de brun, de bleu et de touches circulaires qui insistaient sur son âme vagabonde. Clotilde fut une élégante dame qui rappelait plus une précieuse de la belle époque qu'une princesse arabe mais François fit attention de laisser planer le doute. Quant à lui il se grima en prince arabe à la peau très brune, couronné de diamants et prêt à sortir le sabre. Les costumes devaient être travaillés par la spécialiste du film "Dracula" de Coppola mais elle fut malheureusement retenue sur une autre production. La femme de Robert s'en occupa et fit un travail remarquable, permettant à chacun de posséder pleinement son ou ses personnages. Car les personnages étaient multiples ainsi que les contes, et le travail d'adaptation était considérable dans tous les domaines. Pour l'assimilation du texte et les différentes retouches, il fut décidé une période de répétitions, ce qui est au cinéma nettement moins courant qu'au théâtre mais il s'agissait là non d'un scénario original ni de l'adaptation d'un roman ou d'une série télévisée mais de la transposition d'une série de contes. La difficulté du travail nécessitait des précautions. Dans ce but, l'équipe partit faire un séjour dans la résidence secondaire de Robert Malin en Bretagne. Il avait une maison en bord de mer, entourée de pins et de toute la flore de la Bretagne. On aurait pu penser à un petit manoir. Le petit groupe arriva un vendredi matin. Le vendredi était consacré à la mise en place de tout le matériel et au travail personnel que chaque comédien faisait sur soi-même, le texte, le souffle et autres exercices appris précédemment. Le soir, un grand dîner fut organisé pendant lequel le vin fut servi généreusement. Il y fut question de ces contes orientaux mais aussi des légendes celtiques que l'on peut découvrir en Bretagne et dans les pays du Nord. Il y eut aussi un débat sur la place de l'acteur au cinéma actuellement. Samira insista pour souligner qu'il lui semblait que l'image prenait trop de place par rapport à l'émotion que celui-ci devait faire passer. C'est alors que Robert entra dans le débat qui devint rapidement une discussion intime. Car, le vin ayant fait son effet, chacun était entraîné à séduire et non plus à discourir. Et Robert perça délicatement et de façon très fine les défenses de Samira. Elle s'en rendait à peine compte. Elle lui raconta son rêve de devenir médecin, son accident, l'hôpital, le voyage à Venise, les masques, le théâtre, elle étala toute sa vie et finalement, sans même s'en rendre bien compte, elle était déjà dans son lit. Le lendemain matin, elle se réveilla et eut l'intense sentiment d'avoir fait une bêtise. Elle n'était pas venue pour cela. Mais pourtant, Robert était très protecteur, très sécurisant et elle croyait profondément en ce film. La répétition commença avec Robert Malin, l'assistant-réalisateur et un scénariste. Curieusement, l'auteur n'était pas là. Tout était mis en place, les décors, les costumes, le maquillage. On avançait petit à petit, scène après scène, conte après conte. Il y avait des retouches à faire et surtout, plus que tout, ce qui gênait était l'orgueil que chacun apportait sur la scène. Il y avait de nombreux accrocs, des luttes d'influence sur telle scène, tel conte, tel chapitre, tel dialogue. Christine était sans comparaison la plus grande actrice qu'on aurait pu trouver. Laurent insistait sur chaque scène, voulait une immense précision et surtout, il voulait que son personnage soit central. Mais Robert, lui, plus que tout, voulait mettre Samira en valeur. Pour lui c'était elle la perle.

Le tournage

De retour au studio, il était clairement temps de commencer le tournage, le vrai. Le film devait être prêt pour le prochain festival de Cannes, pour pouvoir espérer rapporter quelque chose. Et un prix, c'était de l'argent. Les acteurs en herbe qui commençaient à s'y connaître un petit peu connaissaient maintenant de mieux en mieux leur texte. Le fil conducteur du récit, c'était elle, c'était Samira, ce personnage de princesse égyptienne nommée Fatima dans l'histoire. Elle resplendissait, elle les éblouissait tous à chaque répétition, c'était véritablement l'âme du film. Si bien que Robert, son assistant et son scénariste avaient pris des libertés par rapport au texte d'Eric, avaient improvisé suivant les relations qui s'étaient créées entre les acteurs. Mais Robert était de plus en plus autoritaire, de plus en plus directif Et surtout toujours plus orgueilleux. Il visait la Caméra d'or, le prix du premier film et peut-être même un prix plus élevé. Samira se sentait oppressée. Chaque jour un peu plus. Clotilde et François ne voyaient rien. Ils étaient tout l'un pour l'autre. Thomas semblait planer au dessus de tout cela, faire plus ou moins ce qui lui incombait sans pour autant s'impliquer plus que cela.Christine devenait de plus en plus insupportable avec Samira et Laurent, lui, suivait le délire monomaniaque de Robert sans détachement aucun. Mais les scènes étaient sans aucun doute magnifiques, splendides, des effets spéciaux étaient ajoutés grâce à l'assistant-réalisateur qui s'acharnait à trouver les détails les plus impressionnants et les moins coûteux possibles. Chaque soir du tournage, l'ambiance était électrique, presque hystérique, tout semblait être un point d'équilibre instable et cela s'en ressentait sur les prises. Elles étaient de plus en plus réussies. Samira, elle, malgré la tension alentour et la tension nerveuse qu'elle sentait en elle, était de plus en plus amoureuse de Robert. Mais son caractère habituellement impétueux et impulsif était comme dompté, dominé par cet homme aux yeux perçants, intenses, qui voulait faire d'elle son étoile, sa muse, sa perle, son jouet. Prise dans l'ambiance créative, elle n'en avait plus finalement qu'à peine conscience et c'est un soir qu'elle réalisa qu'elle était seule au pub et qu'elle buvait. Elle buvait et noyait le travail en bibliothèque, les heures passées à l'hôpital, la mélancolie vénitienne, essayait de dissoudre sous l'alcool l'image sans profondeur qu'elle donnait sur scène, pour ce maniaque, ce metteur en scène dérisoire, ce démon. Christine, elle, avait séduit Laurent. Ou plutôt Laurent avait séduit Christine. Il se passait entre eux un étrange ballet, mais elle ne pouvait lui faire oublier Samira. Elle savait, elle voyait dans ses yeux que c'était Samira qu'il recherchait. Elle l'aimait mais elle commença à le détester pour cette fascination qu'il avait pour cette princesse égyptienne de celluloïd Thomas était de plus en plus seul et jouait à merveille son personnage de Pierrot oriental, tentant d'imiter tantôt Laurent, tantôt François, jonglant entre l'un et l'autre et n'étant finalement jamais personne. Mais il ne pleurait pas, non, il dansait, faisait des cabrioles, des figures pour capter l'attention des uns et des autres. Il y avait une formidable histoire entre Clotilde et François dans l'un des contes, il la perdait et la recherchait alors lors d'un très grand voyage. Elle semblait toujours lui indiquer le chemin. Il rencontrait le personnage de Fatima mais résistait à la tentation et finissait par retrouver Clotilde. Globalement, tous les personnages étaient fascinés par Fatima et tournaient tous autour d'elle au fil des contes, les hommes comme les femmes. Pour le personnage de Thomas, elle était inaccessible; pour celui de François elle était la tentation; pour celui de Laurent elle était celle à conquérir; pour celui de Christine, c'était un amour doublé d'une jalousie. Et pour celui de Clotilde, c'était l'ennemie, la perversité incarnée. Le réel se mêlant à la fiction, c'était un peu l'adaptation des rapports de ses acteurs que Robert Malin filmait dans le contexte de l'Orient antique. En cela il était très manipulateur et savait obtenir d'eux ce qu'il voulait. Il préparait les quiproquos et les étincelles entre eux et leur proposait innocemment d'intégrer le tout dans le script. Cependant, les libertés prises par rapport au texte d'Eric furent légitimées par le fait que ce dernier avait écrit un ensemble d'images extrêmement ésotériques pour ne pas dire mythologiques et psychédéliques, ce qui posait sans doute pour la plupart des scènes des problèmes d'adaptation. Mais la plupart était là. Les coupures n'avaient été faites que sur les parties les plus obscures et les plus théoriques. Finalement, le tournage toucha à sa fin; la dernière grande scène fut bouclée avec force maquillages, costumes et effets baroques.Tous les interprètes s'agitaient dans tous les sens, aussi bien devant la caméra que hors champ. Dans un carnaval de couleurs et de lumières, le finale fut bouclé. Samira sortit du champ de la caméra, alla se démaquiller. Elle venait d'avoir une immense sensation de joie pendant cette scène et maintenant, devant le miroir, elle se sentait non seulement vidée, lasse, mais vide, comme une image qui, en se décollant, cache un trou béant.

La post-production

Pour la musique, Robert tenait absolument à faire son choix lui-même. Mais il était assisté d'un mixeur qui l'aidait sur le travail de raccord des paroles et des images sur chaque scène. Ce fut un travail assez délicat car chaque acteur avait une voix très personnelle et toutes les scènes n'avaient pas permis la prise du son simultanée. Il faut savoir que dans de nombreux films actuellement, la prise du son se fait par la suite et non sur le tournage même et cela pour plusieurs raisons: des perturbations sonores dues aux appareils audiovisuels, au vent, ou tout simplement aux bruits parasites comme une voiture, un enfant qui pleure...; souvent les metteurs en scène aiment écouter de la musique, parfois de la musique classique, pendant les prises de vue. Mais certains musiciens contemporains pensent que la musique, le cinéma, l'art en général, doivent être bruts, pris sur le vif Dans le cas présent, Robert Malin souhaitait rendre le plus précisément possible une ambiance antique malgré les faibles moyens dont il disposait. La voix de Samira était nette, profonde et parfois inattendue. Celle de Christine était nasillarde, fluide et rapide. Celle de Laurent était hachée, violente mais aussi assez douce. Celle de Thomas était flottante, nostalgique et grave. Celle de Clotilde était aigue, hésitante et envoutante. Enfin celle de François était claire, brûlante et imprégnée d'un léger accent du Sud. Le travail sur les voix fut long et minutieux car il s'agissait de ne pas laisser de sons parasites incongrus. En ce qui concernait la musique, il y eut une grande table ronde et bien que Robert souhaitât proposer lui-même ses titres, les acteurs avaient un droit de véto sur certains. La musique techno fut bannie et la musique orientale traditionnelle fut beaucoup retenue. Des chants du désert aux musiciens des rues, tous les styles d'instruments possibles furent sélectionnés. Mais aussi quelques titres de musique classique européenne comme Chopin, Schubert, Beethoven. Là-dessus, Robert eut des indications précises de l'auteur car Eric voulait connaître la musique qui apparaitrait dans l'adaptation de son oeuvre. Les deux hommes écoutèrent chacun de leur côté une somme immense de titres avant que la bande-son ne fût prête. Mais Eric n'apparut pas dans les studios. De son côté, il continuait d'écrire, n'avait pas repris les mathématiques et lisait de plus en plus de littérature. Il ne regardait plus la télévision, ne lisait plus les journaux et considérait la société du spectacle comme réellement dérisoire. C'était Robert qui avait insisté pour adapter son oeuvre. Ensuite vint le montage. Le montage est extrêmement important dans toute oeuvre cinématographique puisque c'est là que tout se joue: on décide de quoi garder et de quoi mettre à la poubelle. Non seulement cela mais c'est là que se crée le rythme. Et celui-ci était essentiel pour le cas présent puisqu'il s'agissait d'une sorte de film à sketches doté d'une musique enflammée, enivrante, très diversifiée et marquant chaque moment des différents récits de façon caractéristique. Robert Malin, son monteur et son technicien du son y travaillèrent pendant presque un mois.I1 fallait faire des coupes et des découpes et il y eut à cette occasion de multiples scandales. Chaque acteur venait vérifier que l'on ne le censurait pas, que l'on ne mettait pas à mal son orgueil de future star. Quant à Robert, lui entendait bien avoir la possibilité de prendre toutes les décisions. C'était son film. Il aurait ce que l'on appelle dans le métier le "final cut", c'est-à-dire le moyen de mettre le point final à l'oeuvre si elle le satisfaisait. Il y eut de nouveau des scandales, le technicien du son fut viré, le monteur renvoyé à son tour. Et de plus les producteurs du CNC menaçaient d'envoyer des gens du CSA pour vérifier si l'oeuvre n'était pas un peu trop érotique, sans compter les limites financières qui continuaient de créer une ambiance tendue.

Le voyage en Tunisie

En cours de montage, le réalisateur fit savoir à l'équipe qu'il était temps maintenant d'aller faire des prises de vue dans les pays du Maghreb, que c'était indispensable à la production mais que, comme il l'avait indiqué, tous ne pouvaient venir, c'en était hors de question. Il avait besoin de son assistant et partirait donc seul avec lui et en quelques jours tout serait terminé et les dernières retouches pourraient être faites avec l'équipe dans les studios. Quelques indications techniques furent données sur la poursuite du travail en l'absence d'une partie du cadre technique puis on fixa un rendez-vous ultérieur pour le bouclage du film. Alors que le groupe se dispersait, Robert réussit à prendre Samira à part et l'invita au restaurant pour la soirée. Samira redoutait un peu ce dîner car sur la fin du tournage, elle commençait presque à avoir peur de Robert. Elle qui d'habitude était bouillante, excessive, énergique, elle avait peur de quelqu'un. Cette fascination, cette obsession, tout en lui la maintenait en son pouvoir. Et lors du dîner, ce fut la surprise. Une surprise de taille. Il la demandait en mariage. Sa réaction ne fut pas immédiate. Elle était décontenancée. Elle laissa un temps d'attente puis lui répondit en lui expliquant qu'elle avait besoin d'une période de réflexion. Il lui révéla alors ses projets. Elle aurait quelques jours pour peser le pour et le contre et ils partiraient ensuite en Tunisie! Avec l'assistant-réalisateur! Le mariage pourrait se faire dans les semaines qui suivaient mais ils auraient déjà un premier voyage de noces. Samira était bouche bée. Elle ne put répondre un mot à tout cela. Le metteur en scène occultait l'équipe, prétextait des scènes à tourner, extorquait des fonds au CNC, dans le but de profiter d'un voyage en amoureux avec l'actrice principale et de la demander en mariage. Cependant quelque chose poussa Samira à accepter. Sa mère était tunisienne et elles ne s'étaient pas vues depuis longtemps. Elle était là-bas et suivait le parcours de sa fille avec amour malgré la distance. Enfin Samira plia et accepta l'invitation, après avoir eu la certitude que sa présence était nécessaire aussi pour le tournage de certaines scènes. Durant les quelques jours qui suivirent, elle n'arrivait plus à raisonner. Son coeur brûlait dans sa poitrine. Elle demanda conseil à Cathy et Aurélia mais ne sut expliquer clairement sa relation avec le réalisateur. Ce qui se voyait, c'était son amour pour lui, une passion dévorante mais c'était mêlé de haine et Cathy et Aurélia ne réussirent pas à le discerner. Samira sentait que ses amies ne l'aidaient pas le moins du monde. Pour elles l'occasion qui se présentait était exceptionnelle. Un voyage, un homme de talent, de caractère, fou d'elle, possédant une villa en Bretagne. Selon ses deux confidentes, c'était de l'or. Mais de son point de vue à elle, tout semblait flou, contradictoire et incertain. Certes, elles avaient raison mais Robert était aussi calculateur, manipulateur, obsessionnel, intraitable et parfois même caractériel. Que voulait-il d'elle exactement? Elle ne le comprenait pas. Il était excessivement charmeur, séducteur et elle en était effrayée. Ce soir-là, pour Samira, les plus profonds désirs étaient liés aux plus indicibles peurs. Une fois encore sa meilleure amie fut une bouteille d'alcool qui l'aida à s'endormir. Puis ce fut le départ. Prendre l'avion était pour elle quelque chose d'extraordinaire. Elle ne l'avait jamais pris. Sa mère l'avait élevée en France et elle était repartie depuis peu en Tunisie. Ce fut le baptême de l'air. Elle ne pouvait tenir en place. Des dames âgées à côté d'elle s'amusaient de son état d'excitation. Elle leur expliqua qu'elle avait vingt-deux ans et qu'elle n'avait jamais pris l'avion. Elle était à côté de Robert et l'assistant-réalisateur avait une place sur la rangée de devant. Le décollage fut bref et sec. C'était en même temps effrayant et excitant, un peu comme le voyage en réalité. Puis peu à peu, on sentait qu'on prenait de l'altitude, on sentait les conditions normales revenir et on traversait les nuages. L'atterrissage n'était pas aussi impressionnant. Mais les conditions dans lesquelles elle fut reçue là-bas n'étaient pas prévisibles. L'hôtel était splendide, cela aiguisa sa curiosité. D'autre part, Robert avait à Tunis de nombreux amis ou tout au moins des connaissances. Il semblait beaucoup plus connu que l'équipe ne le pensait au préalable. Mais surtout pourquoi n'avait-il pas parlé de ses amis? Il lui paraissait de plus en plus secret et de moins en moins digne de confiance. Les jours qui suivirent l'arrivée furent l'occasion pour Robert et son assistant de mettre en boîte les derniers plans du film, qui nécessitaient des vues qu'ils trouvèrent à Tunis et aux alentours dans la campagne, près de la mer, sur les marchés. Et Samira eut enfin l'occasion d'aller retrouver sa mère. Entre elles deux, les retrouvailles furent très chaleureuses et la mère écouta attentivement tout ce que la fille avait à lui raconter. Elle comprenait beaucoup mieux les émotions et les difficultés de sa fille que ses précédentes confidentes. Malgré ou à cause du tournant sulfureux que prenait leur relation, Robert et Samira étaient dans la même chambre d'hôtel et les nuits étaient torrides. Robert était de plus en plus fasciné et directif et Samira, bien que tentée par le refus, se laissait aller dans les bras de cet homme si séduisant. Avant le retour, il réessaya à de nombreuses reprises de la demander en mariage. Un soir, alors qu'il réitérait cette demande, Samira lui demanda des comptes. Elle le questionna sur ses mensonges, sur la promesse de voyage pour l'équipe, les questions financières qui étaient de moins en moins précises au long du tournage puis elle en vint à ses connaissances à Tunis, point sur lequel ill n'avait informé personne. Mais Robert n'était pas quelqu'un que l'on pouvait démonter. Il argumenta intelligemment sans pour autant la convaincre totalement. Cependant, sans le laisser paraître, il était excédé. Le résultat éclata dans la chambre d'hôtel. Samira avait caché une bouteille d'alcool. Il la trouva et pour lui, l'image qu'il essayait de créer, l'oeuvre d'art dont il assemblait les pièces semblait s'effondrer à cet instant. Il la frappa. Violemment. En tombant sur le lit, Samira cria. Physiquement elle n'avait rien. Cependant quelque chose s'était brisé. Robert pleurait. Il s'excusa. Parla beaucoup. La remit délicatement en confiance. Elle s'endormit. Mais la nuit fut très dure pour elle: tout revenait dans un immense flot, l'adolescence, les espoirs, l'accident, Venise, le groupe, le tournage, Tunis, Venise, Venise, Tunis...Les souvenirs se confondaient en un maelstrom de douceur et de douleur. L'enfance. Un coup. L'adolescence. Un coup. L'âge adulte. Un coup. Le lendemain, le retour. L'avion se posait à Paris. Tout était flou et sombre.

DEUXIEME PARTIE :

LE FESTIVAL

L'arrivée à Cannes

De retour à Paris, Samira passa quelques temps chez son amie Cathy. Elle était très mal et Cathy essayait de trouver des solutions mais leurs discussions ne menaient guère à quelque chose. C'est alors que la mère téléphona. Elle était décidée à venir. Sa fille avait une relation malsaine avec un homme, c'était trouble et de nombreuses interprétations étaient possibles mais pour elle, une mère devait soutenir sa fille dans des situations difficiles comme celles-ci. Les deux femmes se retrouvèrent quelques jours plus tard et mangèrent ensemble au restaurant. La mère tenta d'évoquer la situation difficile mais Samira occulta la question et commença à poser des questions sur son père. La mère fut surprise car depuis assez longtemps, elles n'en avaient plus parlé ensemble. Le père de Samira était hongrois et il était retourné vivre dans son pays depuis de nombreuses années. Samira regarda sa mère droit dans les yeux et lui lança de but en blanc: "- Il me frappait, n'est-ce pas?" La mère fut interloquée. Elle réfléchit quelques secondes et commença par nier. Mais elle sentait qu'elle ne pouvait mentir à sa fille.
"- Oui, c'est arrivé quelques fois. Tu le sais, c'était un homme impulsif et très orgueilleux, tout comme toi. Tu as ses bons côtés mais aussi ses mauvais, comme les miens. Tu dois faire avec tout cela. Je n'étais pas sûre que tu te le rappelais très clairement mais rien ne peut être effacé." Samira l'avait toujours su. Mais elle ne s'en souvenait pas clairement. Elle était jeune quand son père partit définitivement. Mais en Tunisie, dans cette chambre d'hôtel, tout était remonté à la surface. Le coup pendant l'enfance, c'était le père. Celui pendant l'adolescence, c'était l'échec en médecine qui se terminait à l'hôpital. Le coup reçu par l'adulte, c'était Robert qui l'avait porté, et il n'aurait jamais dû. Samira saurait se défendre par la suite. Elle décida de reprendre les arts martiaux. La mère et la fille se quittèrent en s'embrassant. La mère voulait rester en France quelques temps. La période du festival de Cannes approchait et toute l'équipe était sur le qui-vive pour apporter les dernières retouches à "Contes d'Orient" de Robert Malin. Il fit tout son possible pour que le producteur et le délégué du CSA ne puissent pas mettre l'oeuvre en pièces. Tous les acteurs vérifiaient, eux, de leur côté, qu'on les voyait bien suffisamment, que leur temps à l'écran était suffisant. Les dernières préparations concernant les effets sonores et la musique furent réglées et on obtint enfin une projection du film pour l'équipe qui décida à l'unanimité qu'il s'agissait du "final cut" du film et aucune demande ne fut laissée à Robert. Le film était prêt pour le festival. Le mois de mai. "En mai fais ce qu'il te plaît". Le printemps était là, le festival aussi. C'était le jour de l'ouverture. Un ballet de photographes, d'acteurs, de techniciens, de producteurs, de voitures, de robes et de costumes, de décolletés et de cacahuètes. Des coupes de champagne, des amplis, des projecteurs, des lampes de toutes les couleurs. L'équipe du film arriva petit à petit. Laurent, Robert et Samira étaient là dès la fin de la matinée et Christine les avait très vite rejoints. François et Clotilde se firent attendre un peu plus, de même que l'équipe technique. Laurent et Robert étaient en train d'enrager lorsqu'enfin les deux amoureux se pointèrent à l'heure, suivis peu après par Thomas qui semblait descendre de la Lune. Les journalistes se bousculaient, jouaient des coudes, se battaient presque, c'était un ballet de caméras, de micros emmêlés les uns aux autres, les techniciens ne sachant plus où donner de la tête. Enfin le tapis rouge fut apposé. La fameuse montée des marches commençait. Il y avait, comme habituellement, des vedettes incontournables: Catherine Deneuve, Bruce Willis, Régis Wargnier, Hou Hsiao Hsien, Claude Miller, David Cronenberg, Kevin Costner, Clint Eastwood, Wong Kar-Wai, Isabelle Adjani, Milos Forman, Jeanne Moreau, Quentin Tarantino... Tous ces habitués semblaient monter les célèbres marches dans la plus grande décontraction, ce qui n'était pas si simple pour les équipes des petits films, les premiers films tout comme les courts métrages. Les équipes en question se serraient les coudes, se présentaient aux photographes au grand complet. Et puis ce fut le tour de l'équipe du film de Robert Malin. Robert, accompagné de Samira, Laurent et Christine, s'avança et monta quelques marches. Il était en complet noir et avait une rose blanche à la boutonnière. Il exhibait un large sourire, aussi large que celui qu'il avait le jour du casting. Samira avait une robe beige partant sur le bord inférieur dans de multiples volutes et portait par-dessus une magnifique veste de cuir, très fine et très longue, ouverte largement sur le devant. Laurent avait une coupe de cheveux ultra-moderne et explosive et un costume multicolore, sa veste portant de très larges manches, dans un style un peu sixties. Christine, elle, portait une robe décolletée rouge et ouverte sur le côté des jambes ainsi qu'une écharpe de soie aux multiples parures. François et Clotilde étaient habillés en mariés très colorés et Thomas avait, lui, un costume très personnel, confectionné lui-même et utilisant l'ensemble de l'arc-en-ciel ainsi que toutes les textures et toutes les matières possibles.

L'ouverture du festival

Le festival commençait par un discours d'ouverture ainsi que par la projection du nouveau film de Wong Kar-Wai, metteur en scène venu de Hong-Kong et ayant été primé plusieurs fois déjà. Le discours était prononcé par Jeanne Moreau, comme de coutume. Robert, Laurent et Samira étaient assis côte à côte. Lors du discours, Robert révéla à Samira que leur film n'était encore sélectionné pour aucun prix. Laurent non plus n'était pas au courant. J'ai fait ce que j'ai pu, expliquait Robert, mais les responsables étaient débordés tous les jours. Il y eut une dispute bien nette entre les trois mais cela restait discret. Robert était un incapable selon Samira; Laurent considérait que l'équipe avait fait peu dans ce sens, il avait plutôt tendance à protéger Robert. Après le discours et le film du cinéaste hong-kongais, qui était d'ailleurs excellent, Robert décida d'aller parler à Gilles Jacob, le responsable principal du festival. Celui-ci était navré, d'autant plus qu'il avait eu des échos tout à fait positifs de leur film. La compétition qui se composait de nombreux prix comme tous les ans, celui de la mise en scène, ceux de l'interprétation, les prix techniques, celui du scénario, le grand prix, le prix spécial ainsi que la fameuse palme d'or, eh bien cette compétition était archi-pleine, des oeuvres fabuleuses avaient été sélectionnées et monsieur Jacob était encore une fois contrarié de ne pouvoir y faire figurer le film de monsieur Malin. Robert pestait intérieurement. Dans son film, il n'y avait pas de star, ça n'était pas un film à scandale ni un film réalisé par une minorité qui aurait fait figure de bataille artistique pour la liberté d'expression dans un pays totalitaire. Non, c'était une oeuvre amateur faite certes avec peu de moyens mais sur un thème en même temps classique et dont la facture était trop décalée. Tout cela pouvait soit faire sensation, soit passer totalement inaperçu. Robert était déterminé à obtenir quelque chose du festival et Laurent le soutenait complètement. Pendant l'ouverture, chaque film de la compétition fut présenté et cela faisait enrager Robert et Laurent à chaque fois un peu plus. Selon eux, certaines oeuvres n'étaient pas dignes de figurer là. D'après Samira, ils n'avaient pas totalement tort car les oeuvres commerciales prenaient le pas sur les oeuvres d'art et d'essai, les films à petit budget et les entreprises plus artistiques. Tout au long de la deuxième moitié du vingtième siècle, le festival du film avait primé des oeuvres magnifiques et d'un genre totalement différent les unes des autres. Mais récemment, on ne pouvait que déplorer deux tendances: les habitués revenaient au détriment de la découverte d'autres auteurs; d'autre part les oeuvres à gros budget prenaient plus d'importance. Pendant la suite de l'ouverture, un buffet avait lieu qui permettait aux artistes de faire connaissance avec les producteurs bien sûr mais aussi aux artistes de discuter entre eux. C'était la foire aux vanités. C'était le cirque cosmique qui allait mettre en avant les plus belles affiches, les plus belles robes, les plus beaux acteurs. Quelques producteurs s'intéressaient aux personnes de talent mais la plupart étaient éblouis par les noms et par les images des stars qui faisaient leur ronde dans ce grand champ de foire. Robert et Laurent n'étaient pas dupes, ils n'avaient pas la naïveté d'un artiste tourmenté, d'un acteur qui rechercherait l'amour. Ils essaieraient à tout prix de vendre. Et vendre signifiait déjà exposer, présenter, éblouir. Ils demandèrent à Samira, Christine et Clotilde de jouer les appâts, de paraître le plus sexy possible. Et c'était aux producteurs, aux organisateurs, aux distributeurs qui chercheraient à amadouer les belles que reviendrait le plaisir de posséder l'oeuvre si novatrice de Robert. Il y avait plusieurs candidats en vue: un producteur français qui avait produit de nombreux films chinois, monsieur Plantier; un organisateur qui, malheureusement, s'occupait de la série des courts métrages, monsieur Lewis; un distributeur italien qui avait un accent magnifique, un bagout pas possible et un costume blanc sans fausses notes, monsieur Bolognini. Ces trois-là mordaient à l'hameçon. Et bien sûr, selon Robert ou bien selon Laurent, le film était l'oeuvre la plus aboutie sur le sujet, elle ferait un succès au box-office, elle aurait un prix, méritait même la palme.

Bolognini, qui était déjà fou amoureux de Christine, affirmait qu'il la distribuerait dans l'Europe entière et même aux Etats-Unis. Plantier, lui, avait des vues sur Samira et celle-ci ne le voyait pas du tout de cet oeil-là. Elle n'avait en réalité aucune envie de se vendre pour aucun film et certainement pas pour Robert. Tout en elle semblait confus, tout semblait s'opposer, plus rien ne faisait sens. Elle voulait être actrice, mais ce qu'on lui proposait, c'était de se prostituer pour un film. Elle avait voulu être médecin, elle s'était retrouvée à l'hôpital. Elle était partie pour un tournage à l'étranger et le résultat avait été de se faire frapper dans un hôtel de luxe. Les rêves se brisaient les uns après les autres, il ne restait plus que les apparences, sauver les apparences, gagner sur l'illusion, l'image, le chiqué, le mensonge. Tout cela faisait vendre un film, avoir des prix, du succès, de l'argent, du pouvoir, de l'influence, de la sécurité ou un semblant de sécurité. Même si à l'intérieur tout était creux, vide, en miettes, sur un équilibre instable, bouillonnant, risquant d'exploser à tout instant. Elle ne savait plus si elle voulait jouer cette comédie, si elle préférait abandonner, si elle voulait changer encore de direction, tout laisser derrière elle. Robert? Elle l'aimait, elle l'adorait, elle l'adulait. Elle aurait préféré qu'il n'existe pas. Elle le détestait.

Le marché du film

Le groupe se retrouva un peu avant le marché du film qui devait avoir lieu le lendemain même.Il y eut un grand dîner, toute l'équipe était là, on bavardait, on parlait, on parlementait, on criait parfois, on débattait, on voulait surtout avoir raison. Sur la façon de vendre le film, sur la façon de le mettre en compétition. De lui donner les honneurs. Plantier était là, Bolognini aussi, mais le responsable du festival qui semblait s'intéresser à l'équipe n'avait pu venir, il avait beaucoup trop de travail, un planning ultra serré. Les acteurs souhaitaient la compétition à tout prix, Clotilde et François en rêvaient, Christine de même. Thomas, lui, était intéressé par les actrices célèbres, qu'il pouvait éventuellement rencontrer. L'équipe technique semblait nettement plus concernée par la distribution du film, la façon de rapporter la mise. Robert échangeait avec Plantier puis avec Bolognini et pour eux, tout semblait devoir se jouer le lendemain. Le marché du film avait une importance dans toute la profession depuis de nombreuses années. La soirée se termina sur ces certitudes et chacun attendait le lendemain avec une certaine ferveur. Et le lendemain, le spectacle était à la hauteur des espérances de Robert et Laurent, toutes les productions les plus diversifiées étaient là, sur la place et vendaient ou achetaient les produits. C'étaient bien des produits; ce qui se faisait, c'était du marketing pur et simple et la petite équipe des acteurs en herbe qui souhaitaient exprimer dans les oeuvres leurs émotions, leur intériorité, leur créativité, leurs talents, se sentaient là dans une ambiance étouffante, oppressante, ils étaient venus pour trouver des moyens d'expression, ils se sentaient là comme des marchandises. En parcourant les allées, Robert tentait d'amadouer les quelques personnes qu'il connaissait, d'engager la conversation avec d'autres qu'il ne connaissait pas. Il donnait des indications aux acteurs et Laurent faisait de même dans le but de vendre leur film. La plupart des producteurs, des distributeurs, des hauts responsables, des directeurs de casting étaient extrêmement difficiles pour la simple raison que les nouvelles oeuvres, les premiers films, les courts et les longs expérimentaux, arrivaient par centaines, de tous horizons différents, de tous les pays du monde. Car ça n'était plus l'époque des oeuvres novatrices, de la Nouvelle Vague française, des productions underground et choc des années soixante, soixante-dix. On avait changé de millénaire. Tout allait désormais vite, encore plus vite, toujours plus vite. La culture, les médias, l'art, tout cela s'était démocratisé depuis longtemps. Nous étions au temps de la culture de masse, de l'art pour les foules, un art si possible de moins en moins signifiant, cassant toutes les barrières, toutes les limites possibles. Tout avait déjà été fait, d'une part mais de plus maintenant, tout le monde créait, et de tout, du bon comme du moins bon, des chefs-d'oeuvre comme des catastrophes. Il s'agissait de tous les domaines, cinéma, peinture, littérature; la démocratisation avait eu lieu au niveau de la fréquentation, elle avait maintenant lieu sur le plan de la création elle-même. C'était l'effervescence, un brouhaha, un capharnaüm d'oeuvres plus ou moins artistiques. Beaucoup se prenaient trop au sérieux. Samira arrivait avec une vue relativement naïve dans ce domaine, elle connaissait la compétition qui régnait en médecine mais la lutte pour le podium, les flashes et les projecteurs était une découverte réelle pour elle. Et elle devait figurer, sembler, sourire, paraître, se vendre, mais à l'intérieur elle était de plus en plus mal. Robert et Laurent étaient indifférents à cela, ils lui disaient de faire face, de garder la tête froide, de se blinder. Mais ils ne pouvaient être à sa place à elle. Thomas, lui, suivait mais il ne se mettait pas en avant, et malgré des tentatives naïves, il ne se guidait pas réellement lui-même. Clotilde et François avaient des plans d'attaque très personnels et se soutenaient l'un l'autre pour faire bonne figure et paraître exceptionnels face à toute la faune des distributeurs. Christine était habilement manipulée par Laurent et c'était une poupée de charme qui semblait un atout majeur dans la stratégie de vente de Robert. Elle était plantureuse, splendide, souriante mais avait des faiblesses de taille: elle était hystérique et son humeur était relativement changeante. De plus, elle était très orgueilleuse. Mais les producteurs étaient autour d'elle, lui proposaient des films, des séries télévisées. Cela ne convenait pas à l'équipe ni d'ailleurs à Christine. Ils avaient des propositions grâce à ses charmes mais c'étaient des projets de distribution insignifiants ou bien pour l'autre bout de l'Europe. Le marché du film touchait à sa fin et l'équipe n'avait toujours rien d'intéressant pour leurs "Contes d'Orient". Cependant, selon Robert, ils avaient un atout de maître: l'auteur, Eric Lavigne, allait arriver le soir-même et ils auraient sans doute ensemble plus de poids pour vendre leur oeuvre. En ce qui concernait la sélection au sein du festival, le responsable leur faisait encore faux-bond, bref, rien n'allait pour le groupe. Robert, qui était extrêmement nerveux, reportait la faute de leurs échecs sur Samira, l'insultait à demi-mots ou s'en prenait à Thomas qui suivait mais ne réagissait pas aux remarques malsaines. Robert et Laurent étaient si insupportables que Samira, accompagnée de François et Clotilde, décida de prendre une chambre dans un autre hôtel, celui auquel Eric Lavigne devait arriver.

La rencontre avec l'écrivain

Lorsqu'Eric Lavigne arriva dans la soirée, le groupe était au complet autour d'un pot mais le silence régnait, les langues ne se déliaient pas et l'ambiance était morose. Eric avait entendu parler de Samira mais il ne l'avait pas encore rencontrée. Il lui avait parlé une fois au téléphone, une conversation conventionnelle. Lorsqu'il la vit, il fut frappé par son apparence impassible, un véritable masque à travers lequel rien ne semblait transparaître. Un masque sombre, un maquillage profond, des yeux intenses et puissants mais une fois encore, l'émotion était cachée. Il fut impressionné par sa beauté et par ce qu'elle dégageait de délicatesse, de charisme. De son côté, Samira se demandait qui était ce jeune homme en veste grise, pantalon marron, avec sa longue écharpe blanche autour du cou. Il ne pouvait pas s'agir de l'auteur de ces contes magnifiques. Il semblait très jeune, naïf, sensible et un peu mélancolique. Ses yeux semblaient vouloir exprimer ce qu'il ne parvenait pas à dire. Il se dégageait de lui quelque chose qui dépassait les mots, comme une série de secrets qui l'entouraient, l'englobaient, le tenaient là et tout en l'empêchant de s'exprimer pleinement, lui donnaient un caractère extrêmement séduisant. Samira ne parlait pas. Elle était réellement déprimée et ne souhaitait qu'une chose, de l'alcool,
pour ne plus penser à Robert, ni à Laurent, ni à toute cette lutte qui la dépassait. Lorsqu'Eric rejoignit le petit groupe, elle se sentit rassurée sans vraiment comprendre pourquoi. Elle ne le montrait pas mais il aiguisait sa curiosité. Elle n'en était pas moins déprimée. Encore un homme qui doit avoir toute une série de défauts, qui ne la comprendrait jamais vraiment et qui cherchait à lutter pour la reconnaissance ou elle ne savait pas vraiment quoi. A vrai dire, elle ne savait pas pourquoi mais il avait quelque chose d'indéfinissable qui l'attirait.
Au fur et à mesure de la discussion, Robert, Laurent et les autres mirent Eric au courant de la situation. Eric avait réussi à publier ses contes et l'adaptation ne l'intéressait à vrai dire pas tellement mais il était quelque peu triste à l'idée de voir l'équipe patauger de la sorte. Il commença à raconter les conditions dans lesquelles il avait écrit son livre, sa tentation d'abandonner les mathématiques et de se plonger complètement dans ce monde de l'écriture. Sa passion se ressentait dans ce qu'il racontait. C'était vibrant. En même temps, les acteurs se demandaient s'il était réellement ressorti de tout cela. Il continuait à écrire et essayait d'adapter d'autres légendes, des légendes celtiques.
Samira commençait à voir Eric comme un original, une sorte d'illuminé de l'écriture, il semblait complètement perdu dans tout cela et pas vraiment en phase avec la réalité mais il était très séduisant. Eric, lui, sentait Samira complètement impassible mais des signes presque imperceptibles lui donnaient l'impression nette qu'elle s'intéressait à lui, qu'elle écoutait, qu'il y avait un certain écho en elle de ce qu'il racontait.
Elle était comme une marionnette qui réagissait, un coup à droite, un coup à gauche, qui avait des étincelles de vie à travers un certain vide perceptible dans son regard. Mais elle n'était pas la seule à s'intéresser à Eric, Christine aussi semblait éblouie. Et c'était par contre très visible, très net car elle était toujours entière et extravertie, électrique et ne savait pas tenir en place.
Dans le groupe, elle était la moins éteinte. Mais elle semblait à Eric complètement perdue, la proie de ses impulsions les plus simples, ne sachant où aller mais toujours le jouet de Laurent ou de Robert. Ce qu'Eric racontait la fascinait mais elle ne suivait qu'à moitié, lançant des remarques à droite et à gauche pour prouver son intérêt, pour briller et faire luire son égo, le plus possible. Samira la regardait d'un air décalé et la trouvait ridicule.
Pour elle qui se battait pour réaliser ce qu'elle se donnait comme buts, pour elle qui avait une profondeur et une intelligence indéniable, les femmes comme Christine lui semblaient insignifiantes comme des feux d'artifice de médiocrité, des étincelles partant dans toutes les directions. Bien sûr il y avait la jalousie grandissante entre les deux femmes mais Samira n'aimait pas les gens possédant ce type de personnalité et ça ne se limitait pas à Christine.
Elle déclara qu'elle avait des courses à faire et que le groupe ne devait pas nécessairement l'attendre dans la soirée car elle rentrerait à son hôtel. Eric lui proposa de l'accompagner et François et Clotilde partirent aussi. Tous les quatre, ils avaient des chambres proches les unes des autres. François et Clotilde partirent se coucher; Samira et Eric échangèrent quelques mots et passèrent à l'épicerie la plus proche. Eric la regardait avec compassion et curiosité: elle ache­tait de l'alcool. Il essaya de l'en dissuader mais elle avait trop de caractère. Finalement ils regagnèrent l'hôtel, elle lui intima de ne pas s'inquiéter pour elle et lui souhaita une bonne nuit. Dans sa chambre, Eric s'installa dans un fauteuil et songea tristement à la jeune femme.
Dans sa chambre, Samira se servit un verre, songeant tristement à son film, au livre et à l'auteur un peu mystérieux qu'elle venait de rencontrer.
L'hôtel
Ils avaient pris des chambres à l'hôtel Gray d'Albion à Cannes. Il y avait une chambre simple réservée pour Eric. Une chambre double pour François et Clotilde et une chambre simple pour Samira avaient été prises au dernier moment. Les deux simples se trouvaient être l'une en face de l'autre...


Eric était dans son fauteuil. Il réflechissait. Le regard de la jeune fille, son expression, la bouteille d'alcool, le ton de sa voix. Ses mouvements discrets et nets. Il voulut appeler le numéro de sa chambre, renseignement qui se trouvait indiqué sur le petit guide de l'hôtel qui se trouvait sur la table de chevet.
Il n'était pas sûr de la réaction de Samira. Peut-être était-ce inutile. Peut-être non. Malgré ses réactions vives et quelque chose de vif dans sa voix, elle semblait perdue, en grand besoin de soutien. Bien sûr Eric la trouvait formidablement attirante. Tout cela ne méritait plus réflexion. Il prit le combiné et l'appela:
"- Oui?
- Eric Lavigne à l'appareil. Je sais que je vais vous paraître direct mais vous ne devriez pas ouvrir cette bouteille d'alcool. Je sais que c'est à cause de Robert. Et puis peut-être à cause de tout ce travail sur le film, enfin un petit peu à cause de moi...
- Et alors? Qu'est-ce que ça peut vous faire? Vous n'êtes pas à ma place, ce n'est pas vous qui faites les faux pas, ce n'est pas à vous de me dire ce que je dois faire...
- Je vais vous proposer un plan. Bien sûr je ne suis pas là pour vous dire comment réagir mais j'aimerais discuter avec vous assez longuement. Laissez-moi venir dans votre chambre.
- Je vous vois venir. Mais bon... J'ai envie de vous faire confiance. Seulement de quoi parlerions-nous?
- Eh bien, du film, du tournage, de l'équipe, vos rapports avec Robert, Laurent; Christine. Je suis sûr que vous avez envie de m'en parler."
Samira accepta et Eric se dirigea tranquillement vers sa chambre. Il ouvrit la porte, se glissa à l'intérieur et referma discrètement. François et Clotilde n'avaient pas besoin de savoir. La chambre était immense. Le lit de Samira était au milieu. A gauche, toutes ses toilettes. A droite une double fenêtre avec balcon et une salle de bains. Samira était en train de fumer une cigarette, allongée sur son lit, en nuisette.
Eric s'assit dans le fauteuil qui était proche du lit. Il la regardait, la dévisageait, l'admirait, essayait de percer ce masque, de savoir ce qui se cachait à l'intérieur et bien sûr il était ébloui par le corps de cette femme. Ses jambes, ses seins, son cou, sa chevelure féline.
" - Vous vouliez que je vous parle du tournage, c'est bien ça? Vous êtes romancier ou psychologue?
- Samira, ne soyez pas tant sur la défensive. Pourquoi buvez-vous? Qu'essayez-vous de noyer?
- Je n'essaie pas de noyer, j'essaie de remplir. De remplir ce vide existentiel profond. Je ne sais pas, je pense que c'est dû au décalage entre mes espérances et la réalité. Entre le monde tel qu'il est et ma façon de le voir. Je pensais l'humanité plus vaillante, plus rêveuse, plus belle. Et tous ceux que je croise sont vides comme moi, à la poursuite de je ne sais quel idéal, de je ne sais quelle bêtise qui leur permettrait de se donner une façade. Oui une façade, une illusion, c'est cela. A l'intérieur nous souffrons et à l'extérieur tout doit être propre et lisse et nous sommes censés sourire.
- Je suis relativement d'accord avec vous. A vrai dire j'ai parlé de la création de mon livre mais je n'ai pas tellement parlé aux autres de la crise qui m'a poussé à le créer. Plus j'avançais plus tout me semblait illusoire, quotidiennement. Alors pour exister intérieurement, je me suis mis à écrire. J'ai refusé ce quotidien où tout n'était que matière à nous transformer en esclaves, en pantins. C'est une lutte que je mène mais peut-être alors suis-je devenu mon propre esclave.
- Vous êtes plus que cela, Eric. Vos secrets vous font souffrir, cela se voit. Cela se lit. Dans vos yeux. Votre regard parle lorsque vous vous taisez. Bien plus que vous ne le pensez.
- Mais vous, vous cachez tout cela. Ca transparaît à travers vos gestes. Si peu. Il faut être sensible pour le voir. Peut-être voudriez-vous être Christine, tout exposer, ne pas vous cacher? - Christine? Je la déteste. Tout en elle me répugne. J'en suis profondément jalouse et je ne comprends pas qu'elle puisse exister."
Eric se leva de son fauteuil et s'allongea sur le lit, à côté de Samira. Elle réagit par un brusque


mouvement des paupières. C'était un lit à une place, ils étaient assez serrés l'un à côté de l'autre. " - Soyez vous-même, Samira. Ne vous cachez pas. Dites ce que vous êtes, ce qui vous fait vibrer, ce qui vous tient à coeur. Il ne s'agit pas de mascarade. Si on joue une mascarade dans
la vie, on s'aperçoit que c'est trop tard, qu'on aurait dû être vrai. Etre vrai, c'est ça qui compte." Eric enlaça Samira, l'embrassa de toutes ses forces. Elle commença par résister, par refuser mais elle savait qu'elle en avait envie. Elle se laissa aller à l'étreinte du jeune homme. Ce fut extrêmement vif, énergique, vivant, sensuel, sensible, doux, tendre. C'était un mélange de sensations violentes et de tendresse. Un érotisme profond. Un érotisme qui semblait provenir de ces contes qu'Eric s'était efforcé de raconter avec le plus de sincérité possible, que Samira s'était efforcée de jouer avec le plus de réalisme possible. La nuit était beaucoup trop brêve et semblait pourtant une éternité, la peau était très douce et les étreintes semblaient profondément violentes.
Samira se sentit en accord avec elle-même cette nuit-là. Plus besoin de la bouteille. Eric était dans un de ses contes. Mais c'était la réalité, il avait osé.
Passage du film au festival
Le lendemain matin, une grande nouvelle attendait l'équipe. Ils avaient des nouvelles de monsieur Lewis, qui s'occupait des courts métrages. Il avait vu le film et l'avait beaucoup aimé. Il en avait parlé aux responsables de la section des premiers films. Il y eut une entrevue entre les responsables et Robert, accompagné de son assistant-réalisateur et de Laurent.
Le film fut accepté dans la sélection des premiers films et concourait donc pour la caméra d'or, ce qui était exceptionnel. Ca s'était passé si vite. Robert n'en revenait pas. Eric non plus. Samira non plus.
Tout parut plus tranquille, plus agréable à l'équipe. Lors d'une réussite, on voit les choses de façon plus claire et positive. C'est alors que chacun se promena à son gré et l'équipe s'était enten­due pour se retrouver lors de la projection du film.
Eric et Samira assistèrent à la projection d'autres films, quelques films américains et un film chinois de Hou Hsiao Hsien qui était une pure merveille. Tous les deux étaient d'accord pour considérer que les échanges entre l'Orient et l'Occident étaient l'avenir et qu'il fallait aller dans cette voie le plus possible. Eric raconta à Samira son désir d'adapter des contes d'extrême-orient par la suite.
Ils discutèrent aussi de la situation actuelle en Orient, en Irak, des rapports avec les Etats-Unis. Pour l'un comme pour l'autre, les choses devaient être vues d'une façon réellement pessimiste. Mais tout n'était pas noir. En ce qui concernait les rapports entre Israeliens et Palestiniens, les jeunes commençaient à se rapprocher et à essayer de croire en une meilleure situation par la suite.
Enfin, ils assistèrent tous les deux à un film égyptien de Youssef Chahine qui était un hymne à la paix et représentait pour chacun sans aucun doute la Palme d'or à venir. A la sortie de cette dernière projection, Eric et Samira avaient le coeur léger. Clotilde et François assistaient aux films de leur côté et parfois les deux couples étaient ensemble. Mais Robert, Laurent et Christine étaient en général avec monsieur Lewis qui encensait leur film et discutait avec eux de toute la sélection, ainsi que de l'état actuel de l'industrie cinématographique.
Après le film de Chahine, Samira et Eric dînèrent ensemble. La jeune femme se sentait rassurée avec Eric mais elle se rendait compte que c'était un jeune homme au moins aussi seul qu'elle, et surtout un peu perdu. Deux perdus magnifiques, voilà ce qu'ils étaient... Eric racontait sa vie, il racontait des histoires et ils se dirigèrent vers une chambre ou l'autre. La chambre de Samira avait une magnifique salle de bains. Ils prirent un bain tous les deux. Ce fut une expérience excep­tionnelle, Samira se sentait à l'aise, Eric était très doux et chaleureux. Faire l'amour dans l'eau était comme une régression magnifique et primitive, une expérience émotionnelle rare qui se rapprocha de l'extase.


Samira était dans le liquide mais ça n'était plus de l'alcool, Eric voulait la satisfaire le mieux possible et de plus, la deuxième fois était toujours meilleure que la première. Ils s'endormirent paisiblement et leurs rêves ne pouvaient être que légers car le lendemain était le grand jour, celui de la projection de leur oeuvre, de l'oeuvre commune de l'équipe.
Toute l'équipe était au rendez-vous, le plus tôt possible. Ainsi que ceux qui les supportaient pour le moment, ceux qui étaient intrigués, ceux que Robert, Laurent et les autres avaient essayé d'amadouer; et puis quelques stars qui étaient là par curiosité, mais aussi des professionnels qui s'intéressaient aux nouvelles oeuvres, des américains, des européens, des asiatiques.
Robert présenta le film, détailla les difficultés techniques et humaines du tournage et présenta Eric qui avait déjà écrit quelques livres. Mais le metteur en scène ne resta pas pour la projection, Samira non plus. Eric voulait assister au film car il ne l'avait pas encore vu.
Robert et Samira déjeunèrent ensemble. En fait de déjeuner, il s'agissait d'un réglement de compte. Il savait pour sa liaison avec l'écrivain. Elle voulait à tout prix éviter l'influence de cet homme qu'elle ne supportait plus. Elle lui expliqua qu'elle était contente de cette projection mais qu'il ne lui devait rien. Lui fit une scène de jalousie, insista sur son talent d'actrice, sur la possibilité de refaire un film tous ensemble. Devant le refus de la jeune fille, il se montra agressif, affirma qu'elle ne pourrait être actrice sans lui.
Au sortir de la projection, Eric pleurait presque. Le public avait vraiment apprécié. Il signait de nombreux ouvrages. Mais lorsque Samira parut devant lui, il comprit immédiatement qu'elle n'allait pas aussi bien. Après la séance de dédicaces, il tenta de la calmer mais elle partit et se réfugia
dans sa chambre. Eric continuait à discuter avec les spectateurs qui se montraient intéressés, curieux, admiratifs.
Pendant ce temps, Samira téléphonait à sa mère. Elles parlèrent de son avenir, de ses choix difficiles, du père qui avait disparu depuis longtemps. Elle mentionna l'aide apportée par Eric et la relation qui semblait très saine entre eux deux. La mère proposa de venir à Cannes mais
Samira lui dit que ça n'était pas nécessaire, qu'elle allait patienter jusqu'à la cérémonie de clôture et qu'elle partirait, sans doute loin.
La cérémonie de clôture
Samira n'attendait pas vraiment de prix pour le film. L'expérience était amère, elle savait qu'un prix lui donnerait d'autres illusions, d'autres espoirs et elle pensait être déçue par la suite. Pour elle c'était un échec.
Pour Eric, c'était différent, il ne s'était pas investi dans le film. Un prix serait pour lui symbolique de la réussite de son travail d'écrivain. Mais le cinéma ne l'intéressait pas spécialement. Toutes
ces lumières, tous ces applaudissements, toutes ces affiches le laissaient plutôt froid.
Bien sûr Robert avait tant lutté pour cette mise en scène et la consécration du travail qui était un travail d'équipe , que pour lui rien n'était plus important qu'un prix. Mais il ne se faisait pas d'immenses illusions car il connaissait un peu le milieu du cinéma pour y avoir fait ses études et il savait que d'une part, il fallait placer la barre très haut et d'autre part, il fallait un carnet d'adresses assez rempli pour se faire connaître, les qualités réelles étant rarement admirées par la profession.
Pour Laurent, c'était beaucoup plus sûr. Il était aussi ambitieux et batailleur que Robert mais gardait les illusions de la jeunesse, il espérait réussir dans la carrière d'acteur et comptait réellement sur le prix. Christine, elle, avait eu des étoiles dans les yeux dès la sélection du film à la compétition pour la Caméra d'or. Elle était aussi naïve que Laurent à ce point de vue, même beaucoup plus. D'ailleurs, avant la clôture, elle était encore entourée de plusieurs producteurs et metteurs en scène qui l'appréciaient, pas forcément pour ses qualités d'actrice.
Thomas, lui, savait que le métier d'acteur n'était pas fait pour lui. A vrai dire, il ne savait pas
bien quels étaient ses talents et ne savait pas bien non plus ce qu'il ferait par la suite. Il attendait

le prix, bien sûr, car il avait cette naïveté de celui qui se cherche et pense réussir malgré ses doutes profonds. Il souhaitait ne plus se laisser autant guider à l'avenir, prendre beaucoup plus d'initiatives, ou bien espérait trouver de meilleurs guides. Il n'aimait pas vraiment Robert. Il ne s'était pas senti à l'aise durant le tournage mais il pensait que cela ferait partie de sa propre expérience.
François et Clotilde voyaient le film de haut. Eux, ils avaient trouvé l'amour et c'était le plus important à leurs yeux. Bien sûr ils souhaitaient de tout coeur le prix, pour eux, pour les autres, pour le film et pour Eric. Ils avaient profité du tournage pour échanger le plus possible et se découvrir complètement l'un et l'autre, tout en donnant le maximum d'eux-mêmes. Ils se sentaient pleins de courage pour la suite et le métier d'acteur, bien que n'étant pas leur principale motivation, faisait partie de leurs projets.
Au début de la cérémonie, tous les métiers du cinéma étaient présents, sinon du moins repré­sentés et les stars ne manquaient pas à l'appel. Wong Kar-Wai, Hou Hsiao Hsien, Youssef Chahine et tous les américains, de Clint Eastwood à Bruce Willis, en passant par Quentin Tarantino, se pressaient dans les fauteuils de l'immense salle des festivals, comme chaque année. Jeanne Moreau présentait la clôture et c'était à Wong Kar-Wai de présenter les premiers films, les films expérimentaux et les courts métrages.
Lorsque Jeanne Moreau demanda au metteur en scène hong-kongais qui remportait la Caméra d'or cette année, le coeur battait beaucoup plus vite pour chaque participant au projet adapté de l'oeuvre d'Eric Lavigne. Et le film fut sélectionné. Christine se mit à pleurer. Des étoiles brillaient dans les yeux de Laurent. Robert eut un immense sourire. Samira gardait un visage impassible mais une esquisse de sourire se dessina quand même sur ses lèvres. Toutes les émotions qu'elle ressentait à cet instant étaient très contradictoires. Elle était extrêmement joyeuse et elle aurait eu envie en même temps de partir, de fuir tout cela, toute cette lumière, ces images, cette foire aux vanités. Robert monta chercher le prix et appela toute l'équipe. Eric monta aussi. Et lorsque les photographes les mitraillèrent, Eric et Samira échangèrent un regard chargé de sens.
La cérémonie se poursuivit et chacun des participants du film de Robert Malin reprit place, avec ses rêves, ses illusions, ses douleurs, ses émotions. Il y eut un buffet d'honneur après la fin de la cérémonie pour terminer le festival et l'équipe resta pour en profiter. Dans la salle de réception, les plus belles tenues de soirée étaient exhibées, les plus beaux costumes brillaient. Il était encore et toujours question de marketing, de carrière, de compétitions, de prix et d'évènements médiatiques.
Les acteurs en herbe étaient félicités ainsi que l'équipe technique du film. Les acteurs avaient déjà des propositions venant de différents horizons. Samira et Eric restaient à l'écart de tout cela. Ils profitèrent du buffet qui était immense et savoureux. Tous les deux ils s'amusaient follement.
Robert regardait Samira avec tristesse mais il était félicité par la profession et profita pleinement de la soirée et de son succès. Il discuta avec les metteurs en scène présents. Son échec affectif était compensé par la réussite de son oeuvre. Entre deux petits fours, Eric fut surpris de voir que Wong Kar-Wai venait personnellement lui dire qu'il aimait beaucoup ses histoires. Il le remercia profondément. Il quitta le palais des festivals avec Samira et tous deux firent une promenade sur la plage.
Chacun va son chemin
Sur la plage, le long de la Croisette, Samira expliqua à Eric qu'elle avait besoin de partir en Hongrie pour revoir son père, discuter avec lui, voir quel homme il était devenu. Eric comprenait. Il sentait qu'elle serait réellement sereine en faisant ce voyage. Il lui affirma qu'il l'attendrait car il l'aimait et voulait vivre avec elle. Ils se séparèrent avec le sourire.
Robert prit des vacances en Tunisie car il avait là-bas de nombreuses connaissances. Ce

tournage l’avait épuisé. Il projetait une nouvelle mise en scène par la suite car il avait discuté avec des metteurs en scène français et ceux-ci, ayant apprécié son film, pouvaient lui indiquer des interprètes. Laurent et Christine seraient de la partie mais ils étaient d'ici-là en Tunisie avec leur metteur en scène. Laurent savourait ses vacances et appréciait les jeunes femmes tunisiennes. Christine était séduite par tous les hommes.
François et Clotilde s'installèrent ensemble et un bébé se profilait à l'horizon. Bien sûr ils prenaient de temps en temps des cours de théâtre. Mais François avait un travail stable dans l'informatique et Clotilde se voyait bien femme au foyer. Le petit couple classique, banal, sans histoires avec leur petite vie banale, sans histoires. Mais toujours leur travail d'acteur derrière.
Thomas commença à travailler à l'insertion des jeunes en difficulté et avait trouvé un guide en la personne d'un peintre qui le poussait à s'exprimer par ce biais en dehors de son travail. Le personnage était plus sympathique et plus sain que Robert, il n'avait pas la monomanie et la volonté de manipulation qui caractérisait le metteur en scène. Eric ne reprit pas ses études de mathématiques mais se consacra à une librairie, à côté de laquelle il continuait à développer ses contes d'orient, d'extrême-orient et d'ailleurs.
Samira prit l'avion pour la Hongrie. Arrivée à l'aéroport, son coeur battait dans sa poitrine. Elle était sûre de vouloir faire ce voyage et pourtant quelque chose lui intimait de ne pas chercher à retourner en arrière. Une fois dans l'avion, elle était bien. Elle voyait la Côte d'Azur puis la France s'éloigner peu à peu. Le décollage ne l'impressionnait plus, l'avion traversa les nuages et tout se mêlait dans sa tête: son père, Robert, Laurent, Eric, toutes ces figures masculines à qui tenir tête, devant qui faire face; et puis Christine, Cathy, Aurélia, et sa mère, bien sûr...
Nous sommes la somme de nos expériences passées. Nous sommes tous les visages en face desquels nous nous sommes trouvés. Nous sommes toutes les âmes que nous avons croisées, aidées, admirées, découvertes, aimées, vaincues et puis celles qui nous ont frappé, atteint, marqué, frôlé, heurté, influencé. Nous sommes tout cela.
Samira n'eut pas de mal à trouver son père, le chemin était simple, il était long mais simple. Sa mère lui avait donné l'adresse, c'était un village, un petit village. C'était en réalité son village d'origine. Il était retourné chez lui, il s'était remarié, avait eu d'autres enfants. Sa mère ne lui en avait pas dit plus.
C'était un après-midi du mois de juin, quelques temps après le festival de Cannes. Elle passait la porte de la maison de son père. Elle avait l'impression de traverser des années, des dizaines d'années, voire une éternité. Elle avait peur et en même temps c'était mêlé d'espoir, d'envie, de haine refoulée et même tellement ignorée. Il était en train de rire. Son fils était avec lui. Le fils regarda Samira arriver. Le père se retourna, se tut. Son visage, qui riait l'instant d'avant, devint impassible. Un masque impénétrable. L'émotion ne pouvait transparaître. Il dit à son fils de rester à l'intérieur. Il sortit. Samira le suivit. Son coeur battait à tout rompre dans sa poitrine.
" - Bonjour Papa.
- Bonjour ma fille. J'espère que tu ne m'apportes pas de mauvaise nouvelle. Comment vas-tu? Comment va ta mère? Qu'es-tu devenue après tout ce temps?
- Je n'apporte pas de mauvaises nouvelles. Je voulais juste te revoir, revoir ton visage. Je ne me rappelais pas ton visage. Et puis te demander des excuses. Les coups restent dans ma
mémoire, ils sont revenus à la surface. Il y a peu de temps. Tout se bouscule en moi à ce moment-même. Tu nous as quittées, tu avais sûrement tes raisons. Mais pourquoi, pourquoi cette violence, pourquoi aucune explication? Peut-être ce que je raconte est-il sans queue ni tête.
- Non ça n'est pas sans queue ni tête. Pourquoi je vous ai quittées? La réponse est contenue
dans la question. J'étais très mal à cette époque. Je n'arrivais pas à contenir ma violence intérieure. Je pensais que si je devais détruire quelque chose, il valait mieux que ça se limite à moi-même.
Je te dois des excuses mais même si j'essayais de te donner tout ce que j'ai, je n'effacerais rien. Je te demande pardon et je te demande de me remercier de vous avoir quittées à ce moment-là. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire et je le pense encore.

- Je te pardonne, Papa. Moi aussi j'ai tant de violence intérieure, face à ma vie qui ne ressemble en rien à ce que je voudrais en faire.„
- Que fais-tu?
- Je suis devenue actrice.
- Si ton destin est celui-là, poursuis-le. Dompte tes démons intérieurs. Je sais que c'est dur mais que peut-on faire d'autre pour vivre?
- Tu as raison. Je suis contente de t'avoir revue."
Samira mangea ce soir-là avec son père; le lendemain, elle reprit l'avion pour la France. Elle était sereine. Son homme l'attendait.